–
J’ai dit à mon fils : ne suis pas l’exemple de ton père ; si tu veux
devenir un homme riche, sois juge ou général. Il a compris.
Samar
ne rit pas de son amère boutade, sans doute parce que, pour lui, elle n’en
était pas tout à fait une. Voilà longtemps qu’il s’est résigné à l’idée que la
fortune vient du bakchich et que le bakchich va à ceux qui ont un
pouvoir : les magistrats et les dignitaires du régime.
Cadre dans une banque publique, accusé de dilapidation de deniers publics qu’il
nie avoir commis, Samar fait partie des parias, ces détenus trop pauvres pour
échapper aux verdicts de l’injustice. Le juge et le procureur, gourmands, ont
exigé un montant trop élevé en contrepartie d’un procès indulgent qui lui
aurait permis de rejoindre ses enfants. Samar ne put réunir la somme. L’épouse
et la mère avaient pourtant vendu leurs bijoux, les frères s’étaient cotisés,
le père avait cédé le lopin de terre hérité des aïeux et les amis avaient mis
la main à la poche. En vain. Le bakchich est un luxe interdit aux couches
modestes. Devant la défaillance de la famille, le juge a alors prononcé, au nom
du peuple, la sentence réservée à la plèbe : 12 ans de prison !
Au-delà du crime qu’on lui prêtait, Samar venait d’être condamné pour délit de
pauvreté.
Amrane, lui, n’a jamais plaidé l’innocence. Pour financer ses noubas, cet
immense gaillard aux yeux bleus, amateur de bonne chère et qui avoue n’avoir
jamais su résister aux femmes et aux soirées bien arrosées, puisait comme un
forcené dans la caisse de l’agence postale qu’il dirigeait. Les vies dissolues,
très coûteuses, sont souvent à l’origine des détournements de fonds et donc
d’incarcération des cadres financiers. Amrane, qui assume fièrement son
épicurisme, avait encore moins de raisons de déroger à la règle. Et c’est donc
tout naturellement qu’il s’est retrouvé derrière les barreaux pour un délit
sévèrement puni et qui pouvait coûter jusqu’à 20 ans de prison. La
perspective de passer son existence en prison ne l’enchantant guère, il a
immédiatement entrepris d’y faire face au moyen de l’arme absolue du bakchich.
L'indulgence des magistrats, pour ce genre de méfait, coûte une vraie fortune
mais Amrane, qui eut l’heureuse précaution d’économiser une partie de son
butin, n’était pas dépourvu d’arguments. Il s’acquitta donc de l’équivalent de
dix années de son salaire, au profit du juge et du procureur et arracha leur
clémence : 5 ans de prison au lieu des 15 encourus !
Moussa, un promoteur immobilier tunisien incarcéré pour une complexe affaire de
« tromperie sur la marchandise », s’était, lui, inspiré de cette
manière bien algérienne de lever son écrou : pour échapper aux quatre ans
de prison requis contre lui par le procureur, il a versé 100 000 dollars au
rabatteur et a pu immédiatement rejoindre Tunis où il tient un superbe
restaurant. « N’oublie pas de venir manger chez moi. Je suis le seul à
rappeler aux Algériens leur propre cuisine. » Promis.
Acheter la compréhension des magistrats algériens est courant mais n’a, cela
dit, rien d’une transaction routinière. D’abord, et heureusement pour la
morale, parce que tous les juges ne sont pas corrompus. Ensuite, et je l’ai
appris avec Amrane, la chose requiert du doigté, de la discrétion et le respect
des règles propres à toute activité clandestine. Il faut, en premier,
s’adresser au bon réseau. Entre le détenu et le magistrat s’active une chaîne
d’intermédiaires patentés qu’il faut savoir solliciter. Le contact préliminaire
est noué avec des avocats bien introduits, qui se chargent de négocier la peine
et le prix de la clémence et qui, au passage, n’oublient pas de prélever une
forte commission en rémunération de leurs précieux services. Le paiement se
fait toujours en liquide et, systématiquement, auprès de greffiers proches des
magistrats. Ce sont eux qui leur assurent la discrétion et qui leur servent, au
besoin, de fusible. J’ai connu en prison plusieurs greffiers arrêtés après
avoir été pris la main dans le sac, mais qui n’ont jamais dévoilé leurs
réseaux.
Avec le temps, le commerce du verdict trafiqué a fini par se démocratiser. Bien
des détenus de condition modeste, des pickpockets pressés de reprendre leur
lucrative activité ou de simples pères de famille arrêtés pour conduite en état
d’ivresse, n’hésitent pas à s’y adonner pour écourter leur séjour en prison. Du
coup, le secret fut moins bien gardé et les tarifs subirent une baisse notable.
Ils sont même tombés dans la notoriété publique et il n’était pas rare
d’entendre de jeunes délinquants s’échanger, sous la douche, à la manière des
bookmakers, les cours boursiers de la corruption judiciaire :
– Elle demande combien la juge d’El-Harrach ?
– Entre 20 et 25 millions.
– Non, ça c’est l’ancien tarif. Aujourd’hui cela doit être beaucoup
moins.
Et c’est ainsi que les détenus algériens se trouvèrent répartis en trois
catégories : ceux qui peuvent payer, ceux qui ne peuvent pas payer et ceux
dont le sort n’est pas susceptible de transaction car incarcérés pour leurs
idées ou leur appartenance politique. Les premiers, vivier inépuisable pour le
bakchich, négocient avantageusement la durée de leur peine. Les seconds,
démunis, subissent la loi dans toute sa sévérité. Les derniers, eux, échappent
au pouvoir des juges qui se limitent à leur appliquer le verdict dicté par le
pouvoir politique.
Ayant pris ombrage de tout, de nos écrits comme de notre désinvolture, le
pouvoir n'avait plus le temps de laisser mûrir les stratagèmes de mise en
faillite du journal ou les dossiers compromettants. Plus le temps de me
surprendre avec mes supposées maîtresses, de compter mes cuites ou de filmer le
caniche. Il fallait faire vite. Vite et fort : arrêter la parution du
Matin et incarcérer son directeur.
Les dirigeants avaient trois bonnes raisons de précipiter les choses :
l’urgence, le danger, l'affront. L’urgence, à neuf mois des élections
présidentielles, dictait de faire taire les voix qui pouvaient contrarier la
reconduction de Bouteflika à la tête du pays. Le danger c'était ce livre sur le
président, dont les services savaient que j’en avais entamé la rédaction et
dont il fallait absolument m’empêcher la sortie. L'affront, enfin, qu'il
fallait laver, c'était celui que disait avoir subi le ministre de l'Intérieur,
Nourredine Yazid Zerhouni : ces accusations de torture portées contre lui, lui
le dignitaire du régime, le chef de la police et des renseignements généraux,
le mandarin proche du président de
Mohamed Aloui avait la tête du bouc émissaire. C’était un homme malingre, qui
promenait son corps malade dans les travées d'El-Harrach où je le croisais
parfois, en revenant de l'infirmerie. Une grave infection pulmonaire l'avait
définitivement affligé d'un teint blafard et le faisait rageusement tousser à
longueur de journée. De toute évidence, il courait un danger de mort dans la
prison surpeuplée, poussiéreuse et où il manquait de soins appropriés et de
médicaments. Mais qui se soucie de la santé d’un détenu ordinaire dans les
geôles d’Alger ? Après plusieurs crises d’étouffement qui avaient failli
l’emporter, la direction du pénitencier consentit à lui faire quitter sa
cellule pour le placer à l’infirmerie, mais sans qu’il ne fût mis entre les
mains d’un spécialiste. Comme si on voulait l’achever.
C'est que Mohamed Aloui fait partie de ces coupables de substitution que le
pouvoir a le don de savoir débusquer et dont il se sert comme pare-feu pour les
notables et les copains compromis dans les affaires. Un paria algérien. A ce
rôle de lampiste, sa fonction le destinait tout naturellement : Aloui
était directeur général de Khalifa Bank, la banque privée qui fut au cœur du
plus grand scandale politico-financier qu’ait connu l’Algérie depuis
l’indépendance. Des centaines de millions de dollars y ont été puisés par les
dignitaires du régime sous forme de prêts non remboursables et de dons déguisés
en subventions ou en cadeaux. Pour s’assurer des soutiens politiques, le
propriétaire de Khalifa Bank, Moumène Khalifa, un jeune businessman subtil et
avisé comme il en naît parfois dans le monde de la finance, exploitait la
cupidité des hommes du sérail politique et n’hésitait pas à les corrompre au
moyen des fonds de la banque. L’homme d’affaires, patron d’un grand groupe qui
comptait, outre la banque, une importante compagnie aérienne et des entreprises
de bâtiment, cultivait d’énormes ambitions qu’il comptait réaliser en arrosant
les cercles du pouvoir afin de s’acheter leur silence ou leur complicité. Le
bakchich Khalifa était gigantesque et couvert par les plus hautes autorités du
pays : l’avocat du groupe qui supervisait les transactions douteuses
n’était autre que le frère du président Bouteflika. Ministres, officiers
supérieurs de l’Armée, chefs de partis, dirigeants de grandes sociétés publiques,
proches collaborateurs du chef de l’Etat, artistes renommés et recommandés à
Moumène par la présidence de
Ce concubinage entre la politique et l'argent n’aurait indigné personne si
l’ambitieux businessman n’avait brusquement décidé un jour de fâcher le
président Bouteflika par une initiative précoce et irréfléchie : le
lancement, en septembre 2002, de deux chaînes de télévision, l’une à partir de
Paris l’autre à partir de Londres. Un acte d’hostilité impardonnable envers un
chef d'Etat paranoïaque et aux yeux duquel le généreux mécène apparut alors
comme un dangereux et incontrôlable aventurier, voire un rival.
Comment s'en débarrasser ? En bloquant, tout simplement, le coffre
dans lequel Moumène Khalifa s’alimentait pour financer ses lubies, c'est-à-dire
Khalifa Bank, la banque dirigée par Mohamed Aloui.
Dès le mois d’octobre 2002, les services de l'inspection générale des finances
furent instruits d’une directive précise : monter un dossier compromettant
pour la banque Khalifa dans le but de la dissoudre. Le reste se devine
aisément. Le gouvernement annonce avoir découvert des malversations au
préjudice de l’Etat et Khalifa Bank, comme le reste du groupe, est mis en
liquidation judiciaire au printemps 2003. La justice est saisie.
Comment, cependant, conduire une affaire qui met en cause tant de hautes
personnalités sans prendre le risque d’éclabousser le régime ? La question
n’a pas taraudé bien longtemps les hommes de loi algériens : aucune des
personnalités impliquées ne fut inquiétée, bien que le juge, pour les besoins
de la propagande, ordonna 104 inculpations. Moumène Khalifa, réfugié en
Angleterre, échappa aux mailles du filet. Alors, plutôt que de mettre en examen
les puissants et moins puissants dignitaires du pouvoir qui s'étaient laissés
soudoyer par Khalifa, le juge se contenta de placer Mohamed Aloui et sept autres
cadres de Khalifa Bank en détention préventive, dans l’attente du procès. De
petits poissons bien pratiques pour cacher les vrais requins. Et de modestes
pères de famille accablés mais jamais résignés, dont je me rappelle encore les
noms et les moments d’amitié franche qui nous unissaient dans le froid
d’El-Harrach où ils végétèrent deux longues années avant d’être jugés en
janvier 2007.
Hakim, le gouailleur, directeur de l’agence Khalifa Bank d’Oran, m’était le
plus proche en sa qualité de membre de notre gourbi. Il formait avec Zaouèche
et Mosta un trio décapant qui n’avait pas son pareil pour noyer le chagrin sous
des océans de franche rigolade. Aziz, le dandy qui dirigeait l’agence
d’El-Harrach, le plus fragile sous ses dehors flegmatiques, avait, lui, une
passion culinaire qu’il adorait nous faire partager : le civet de
lapin préparé avec du gibier fraîchement chassé dans son village natal. Nous y
avions droit chaque semaine et Aziz, en retour, écopait régulièrement de la remarque
taquine de Mosta :
– S’ils l’ont
mariné au vin rouge, je le mange, si c’est un civet arabo-musulman, tu te le
gardes.
Hocine, chef de l’agence de Paris, un brave homme psychologiquement torturé,
était le plus angoissé de la bande et évacuait son anxiété par des flots
ininterrompus de geignements qui indisposaient tout le monde, mais dont chacun
a fini par rire, avec le temps. Ce n’était pas le cas d’Akli, le sexagénaire
taciturne, qui affichait fièrement sa citadinité mais qui se murait dans un
lourd silence comme s’il ne se faisait plus d’illusions sur son sort :
responsable de la caisse centrale de Khalifa Bank où venaient s’alimenter les
petits et grands coquins, il risquait en effet très gros. Il n’avait pas tort :
en mars 2007, chacun des membres de la bande a été condamné à 10 ans de prison.
La peine idéale pour de petits poissons. Les vrais receleurs, eux, notables
haut placés, dévoilés pourtant lors des auditions, n'ont pas été jugés.
D’autres cadres de banques publiques, comme Samar, ont payé pour des
barons de l’import-export qui, souvent, ne sont que des prête-noms pour les
puissants du régime et qui, à ce titre, échappent au verdict du juge.
L’import-export est, en effet entre les mains des dirigeants civils ou
militaires qui utilisent l’argent des banques d’Etat pour financer leurs
transactions. Les responsables de la banque, sommés par ces hauts responsables
de délivrer à leurs prête-noms des crédits auxquels ils n’ont pas droit, se
retrouvent coincés entre le marteau et l’enclume et sautent, comme un fusible
grillé, à la première anicroche. Ils sont alors envoyés en prison pour une
opération qu’ils ont été forcés d’accomplir.
Les parias se recrutent aussi parmi les cadres du pétrole. C'est-à-dire dans
l’empire feutré de la magouille, des sponsorings maquillés, des immeubles
surévalués, des fausses factures de Brown and Root Condor et des commissions
occultes (voir chapitre Ami Moh). Comme Salem et Azzi, ils sont les détenus de
substitution aux vrais commanditaires de la rapine qui, eux, couverts par les
plus hauts sommets de l’Etat, jouissent de l’impunité et de la myopie d’une
justice aux ordres. Ingénieurs en pétrochimie, Salem et Azzi font partie de la
première escouade de spécialistes algériens du pétrole formés après
l’indépendance et à qui l’Algérie doit d’avoir développé son réseau
d’hydrocarbures et édifié l’entreprise Sonatrach. Ils dérangent bien souvent,
par leur compétence et leur probité, des machinations mafieuses et des projets
inavouables, comme la nouvelle loi sur les hydrocarbures qui prévoyait, en
2004, d’ouvrir la propriété du sous-sol algérien aux compagnies étrangères
liées aux pègres algériennes. Ils sont alors vite écartés. Salem et Azzi se
sont retrouvés à El-Harrach à la suite d’une ténébreuse et anonyme plainte pour
« malversation » que le juge a aussitôt enregistrée. Au milieu des
cadres parfaitement innocents qui promènent leurs corps fatigués dans le
pénitencier d’El-Harrach, ils dénotent par un remarquable esprit d’autodérision.
– Tu imagines l’esclandre que ça ferait si les gens de Cherchell me
voyaient en taule ? Chez nous, c’est quelque chose qui ne se fait pas. Il
va falloir improviser, s’amuse Salem, avec toutefois un soupçon d’inquiétude.
– T’en fais pas,
Cherchell est une ville de vestiges romaines, ils sauront cohabiter avec des
ruines comme toi, rétorque Azzi, qui ne se prive pas non plus, de rire de
lui-même. Quel con je fais ! J’ai passé ma jeunesse à construire le
complexe pétrochimique d’Arzew pensant jouir de la reconnaissance pour ma
vieillesse. Voilà où je suis à 65 ans !
Dans leur aveugle acharnement à vouloir coûte que coûte m’emprisonner dans les
vingt-quatre heures, le président Bouteflika et le ministre Zerhouni n’avaient
pas pensé à un os juridique : sur quelle base légale m’incarcérer ? Il y
avait absence de délit, absence de plaignant, absence du corps du délit et
absence de procès-verbal consignant la pseudo-infraction. Les douanes, seul
organisme légalement compétent pour constater les violations à la
réglementation, n’ont en effet enregistré aucune transgression à la législation
de ma part pour deux simples raisons : il n’y en avait pas et, même s’il y
en avait, je n’avais pas eu le temps d’arriver jusqu’aux comptoirs douaniers
afin que les douaniers puissent constatent un éventuel délit.
Emportés par le sentiment de
revanche et déterminés à m’incarcérer avant la rédaction du livre sur le président
Bouteflika, les dirigeants algériens n’ont pas suffisamment évalué
l’inconsistance de leur accusation : voyager avec des bons d’épargne
personnels n’a jamais constitué une transgression douanière, en Algérie comme
ailleurs. Il n’existe aucun précédent dans l’histoire algérienne d’un citoyen
qui ait été inquiété pour avoir été en possession de ses reçus de dépôt !
Selon la loi algérienne de 1996, l’unique texte législatif dans le domaine, les
seuls cas d’infraction à la réglementation monétaire et douanière concernent
exclusivement les mouvements de capitaux de et vers l’étranger, c'est-à-dire
les espèces ou les traveller's chèques. Or les bons de caisse n’étant que de
simples reçus de dépôt délivrés par une banque algérienne, ils sont des
documents absolument sans aucune valeur à l’étranger car non convertibles et
non transférables vers des banques étrangères. Où était donc la faute pour
laquelle le pouvoir de Bouteflika me promettait la potence ?
A cet handicap législatif qui compromettait à lui seul les poursuites
judiciaires, est venu s’ajouter, dès l’après-midi du samedi 23 août, un
obstacle imprévu : le refus des services douaniers de se constituer partie
civile et donc de déposer plainte contre moi. Sollicités par les plus hautes
autorités du pays, les responsables des douanes, devant l’énormité du
subterfuge, ont catégoriquement refusé de se prêter à une mascarade
politicienne montée de toutes pièces en dehors du cadre légal et réglementaire.
Les douaniers de l’aéroport, invités par leur ministre de tutelle Abdelatif
Benachenhou à établir un rapport d’infraction sur la base de la fouille opérée
par la police de Zerhouni, se révoltèrent et opposèrent un non catégorique. Et
pour cause : je n’avais pas eu le temps d’avoir affaire à eux ! Les
flics m’ont cueilli avant que je ne franchisse le seuil de l’espace douanier.
Le gouvernement les conviait tout simplement à mentir et à fouler aux
pieds les lois de
Durant toute la journée du dimanche, les ministres de Bouteflika ainsi que la
police de Zerhouni exercèrent une terrible pression sur le directeur général
des douanes Sid Ali Lebib pour le contraindre à déposer plainte contre le
directeur du Matin. Le chef de l’Etat chargea même le ministre Hamid Temmar de
le faire changer d’avis « par tous les moyens », c'est-à-dire par la
carotte ou par le bâton. Ce dernier, devant le chantage, prit alors
l’initiative qui allait déstabiliser le clan Bouteflika. Après avoir réuni,
dans la soirée du dimanche, l’état-major des douanes pour solliciter son
avis sur « l’affaire Benchicou » et recueilli une réponse unanime –
il n’y avait aucune raison pour les douanes de déposer plainte – Sid Ali Lebib
va trancher définitivement dès le lundi 25 août, dans un message adressé au
chef du gouvernement mais aussi au patron des services de renseignements, le
général Toufik. Un message sans équivoques : « Benchicou Mohamed a été
intercepté par les éléments de la police des frontières avant l’accomplissement
des formalités légales auprès du service des douanes. Cette conduite ne permet
pas d’asseoir une quelconque infraction dans la mesure où l’intéressé peut
faire valoir ses droits seulement auprès des services des douanes à tout moment
pour les objets et effets personnels,y compris les capitaux. Le législateur
autorise un voyageur, une fois la marchandise déclarée, de la constituer en
dépôt auprès du receveur et de la réexporter dans un délai de quatre mois ou de
la dédouaner dans un cadre réglementaire. Présentement, les éléments de
Yazid Zerhouni et les architectes du complot se trouvaient, du coup, sans plaignant
et donc sans base légale pour m’inculper. Allaient-ils renoncer, devant tant
d’impréparation, à leur funeste projet de m’incarcérer ? Ce serait mal
connaître le régime algérien.
En moins de vingt-quatre heures, le duo Bouteflika-Zerhouni allait, au mépris
total des lois de
La solidarité des cols blancs, Mohamed Bouricha, wali de Blida, proche de la famille
Bouteflika, en connaît le sens caché : la prison n'est pas faite pour les amis.
Confondu au début de l’année 2005 de corruption, de dilapidation de deniers
publics, d’usage de fonds étatiques à des fins personnelles, de trafic de
terres agricoles et d’abus de pouvoir, ce préfet bien spécial a joui d’une
incroyable impunité pour des délits impardonnables et avérés. Le préfet
Bouricha « revendait » pour son compte des terres agricoles
appartenant à l’Etat et traitait de manière frauduleuse avec quatre hommes
d’affaires qu’il faisait bénéficier de terrains et de marchés douteux en
contrepartie de commissions en espèces et en nature. Il a notamment fait
acheter par l’hôpital psychiatrique de Blida, et par cinq communes relevant de
son territoire, des marchandises surfacturées par son complice Boukrid, un
trafiquant de voitures qui, en retour, l’a gratifié de généreuses ristournes.
La gendarmerie a établi que Boukrid s’adonnait à la contrebande de voitures
avec le propre fils du wali qui, bien entendu, agissait sous la couverture de
papa. Avec son autre acolyte El-Hadj, un promoteur immobilier, Mohamed Bouricha
a passé un marché encore plus juteux : l’octroi d’un terrain de l'Etat,
incessible, en échange de deux somptueuses villas à Alger et d’une limousine au
volant de laquelle le très fantasque préfet avait même l’impudence de
s’afficher publiquement ! Bouricha avait aussi, selon les journaux,
bénéficié d’une maison à Paris offerte par un riche industriel à qui il aurait
facilité l’acquisition d’une usine textile. Bref, ce fut un préfet très
débrouillard et très riche qui fut démis de ses fonctions en mai 2005, placé
sous contrôle judiciaire un an plus tard mais jamais incarcéré. Son fils, après
un court séjour en prison, fut libéré en catimini, sans jamais avoir été jugé.
Pour des délits dix fois moins graves, les Algériens anonymes ont passé cinq
années d’enfermement !
C’est que Bouricha, originaire de Tlemcen, c'est-à-dire de la région chérie par
la famille Bouteflika, fait partie du clan des intouchables. A ce titre, il a
d’ailleurs mené une hystérique campagne pour le président-candidat aux
élections de 2004 et n’a jamais manqué de lui manifester son allégeance. On
comprend, alors, que la taule ne soit pas faite pour les amis.
Mohamed
Aloui mourut à la fin de l’hiver.
Son banc était vide, ce matin brumeux du 8 janvier
2007, au « procès du siècle », son procès, le procès de l'affaire
Khalifa. « Absent excusé ! », a conclu le greffier.
« Excusé » de ne plus faire partie du monde des vivants,
« excusé » d'être parti sans dire au revoir. « Excusé » de
n'avoir pas survécu à l'enfer d'El-Harrach. Le juge a pris note. Puis l’audience
s’est ouverte, sans l’accusé principal, absent excusé, qui ne saura jamais rien
de ce qu'on lui reproche et dont personne n’entendra jamais les vérités.
Aloui est mort à la fin de l’hiver, un jeudi de
mars 2006, comme on meurt en prison : de lassitude, d’abandon et de mépris.
L’infection avait fini par lui complètement ronger les poumons. Depuis deux ans
qu’il baladait sa carcasse décharnée au milieu de l’arrogante
indifférence des juges et des geôliers, depuis deux ans qu’il se regardait
dépérir entre les murs glacés de la prison d’El-Harrach, il n’espérait plus
rien des hommes et s’en était remis, je crois, à quelque providence divine. Car
la justice algérienne, jalouse de son inhumanité, n’accorde jamais de liberté
provisoire pour raison de maladie grave. Même à l’article de la mort, un détenu
se doit d’aller au bout de sa peine. Il n’est pas rare, à El-Harrach, de
croiser des vieillards perclus de toutes sortes de maladies comme il est
fréquent de rencontrer à l’infirmerie des handicapés, manchots ou amputés d’une
jambe.
Aloui est mort comme on meurt en prison, comme une feuille jaunie par le froid,
ignorée puis écrasée par les passants. Lui a été écrasé par l’impitoyable crédo
du pénitencier : ici, on entre pour expier, pour souffrir, par pour s’y
soigner. Alors, aux pieds de cette loi inhumaine, les plus vulnérables
finissent par abdiquer ce qui leur reste à vivre. « La prise en charge de
leur maladie chronique est complexe, parce que nous dépendons toujours des
places disponibles dans les hôpitaux », a expliqué, sans émotion, le
procureur au lendemain du décès de Aloui. Le sort d’un détenu grand malade
dépend en effet de la baraka : un seul hôpital d’Alger accueille les
prisonniers, dans une aile spéciale et exiguë, placée sous étroite surveillance
policière, un espace qui affiche toujours complet et où les souffrants,
menottés, sont admis avec parcimonie. Comme si la vie d’un détenu dans les
geôles d’Alger ne valait pas qu’on investisse, outre mesure, en frais
hospitaliers. Aloui, sous le coup d’une crise soudaine, a été transféré trop
tard. Selon la version du parquet, il aurait trépassé à l’hôpital, mais
certains disent qu’il était déjà mort avant qu'on ne mette son corps malmené
dans l’ambulance. Au suivant ! Après une autopsie aussi sommaire
qu’inutile, ses enfants sont venus pleurer sur la dépouille solitaire d’un
homme dont personne n’a remarqué les ultimes douleurs d’une vie confisquée.
A
El-Harrach, on meurt banalement.
Les Guignols de Canal +, ce soir du 8 avril 2004, nous avaient prévenus. « Oui, le
vote est libre. Nous, on ne s’occupe que des suffrages. » Sur un ton narquois,
la marionnette d’un général algérien avait tout dit. Et le lendemain
matin, devant les journalistes, Yazid Zerhouni n’avait plus qu’à suivre la
poupée : Abdelaziz Bouteflika était triomphalement « réélu » à la tête du pays
avec près de 85 % des voix. Ses adversaires, ou supposés tels, étaient,
eux, laminés : Ali Benflis venait en deuxième position avec 7 % des suffrages et
les cinq autres postulants obtenaient d’humiliants scores oscillant entre 1 et
3 % !
La farce venait de se terminer dans le désarroi : rien n’allait changer, tout
restait en place et le pire était à prévoir.
C’était certes la victoire, attendue, de l’argent sur les idées, de la force
sur l’espoir, de l’hégémonie sur les bourgeons pluralistes. Mais c’était
surtout le triomphe des vieilles coteries sur de jeunes rêves démocratiques.
L’Armée, sans doute de concert avec les puissances occidentales, venait de
reconduire le personnage qui partageait non seulement le mieux ses angoisses,
celles d’un régime traqué et à bout de souffle, mais aussi ses ultimes
ambitions, celles de survivre aux outrages de l’âge et d’une réputation ternie
par un demi-siècle de dictature. Le système grabataire intronisait une fois de
plus, l’enfant adultérin obtenu d’une démocratie violée.
On n’avait rien vu venir.
On était assommé et douloureusement déniaisé. Je ne savais pas quoi penser ce
soir du 8 avril 2004, en regardant cette marionnette des Guignols nous donner
une leçon de lucidité politique. Ou plutôt si, j’avais un amer sentiment de
culpabilité qui me pesait et que je finis par lâcher au journaliste du Figaro
qui m’interrogeait : « Nous venons, en réalité, de briser une double innocence,
tenace, perfide même : celle de croire que l'armée, comme l'Occident, est
l'exécutante de nos caprices démocratiques. » Je dois le dire aujourd’hui : je
ne me pardonne pas ce moment de défaillance parce que, plus que tous les
autres, je n’avais pas le droit d’y succomber. Combien d’esprits amis ai-je
entraînés dans mes chimères d’impatient ? J’ai failli à une obligation de
vigilance qui m’était exigée par la confiance que des milliers de lecteurs
plaçaient en moi. C’est la vie, dira-t-on. Peut-être, mais c'est surtout le
prix du renoncement, même momentané, à son terreau politique.
Ensorcelés, nous n’avions tenu compte d’aucune évidence. Il y en avait,
pourtant, qui s’offraient à nos yeux. Il aurait suffi d’écouter ces anciens
politiciens chevronnés, tel Mouloud Hamrouche, l’enfant du système qui avait
renoncé à la course parce que, disait-il, « l’élection ne sera ni régulière, ni
transparente, ni ouverte », qu'elle sera au contraire « pilotées par les mêmes
mécanismes enracinés de la fraude et les mêmes dispositifs de la tromperie » et
surtout, ajoutait-il, parce que « l’Armée ne sera pas neutre et jouera,
sous la pression de groupes d’intérêts, au profit de Bouteflika. » Il aurait
suffi d’écouter un vieux routier, Hocine Aït-Ahmed, le leader du Front des
forces socialistes refuser catégoriquement de « se prêter à une mascarade
électorale fomentée entre les généraux et Bouteflika. » Il aurait suffi, oui,
pour les moins perspicaces d’entre nous, d’observer que les principaux sergents
du régime, ceux qui ne se trompent jamais de marche en escaladant leur
carrière, avaient tous été « conseillés » de porter leur choix sur Abdelaziz
Bouteflika : Ahmed Ouyahia, le chef du Rassemblement national démocratique, ou
Abdelmadjid Sidi Saïd, leader de l'UGTA, la centrale syndicale asservie au
pouvoir.
De vénérables parrains venaient de confier la clé du coffre à l'un de leurs
protégés. Mais, Dieu, comme tout cela fut bien orchestré ! Une sordide
cérémonie de sponsoring mafieux passée aux yeux de l’opinion internationale
pour un vrai scrutin démocratique, avec ses niais postulants, ses vrais faux
débats, ses meetings préfabriqués et même ses incertitudes ! Plus que
celui d’avoir fait réélire Bouteflika, les généraux ont surtout réussi
l’exploit de faire croire, jusqu’à la dernière minute, qu’il pouvait ne pas
l’être. Dame, l’Armée ne se disait-elle pas excédée par les liaisons
dangereuses que Bouteflika entretenait avec les intégristes islamistes ? Et on
la croyait. On la croyait parce que des généraux l’ont suggéré en conférence de
presse. On la croyait parce que des généraux ont publié un livre pour le dire.
Car enfin, il a bien existé ce brûlot contre Abdelaziz Bouteflika, publié,
l'été 2003, par le général Khaled Nezzar, ancien ministre de
On la croyait, enfin, l’Armée, parce que chacun de nous, depuis six mois,
s’abreuvait des « confidences » d’un de ces colonels du DRS, les services
secrets, qui se répandaient dans Alger en promettant « la défaite de
Bouteflika», d’habiles baratineurs dont le portable ne répondait plus après le
8 avril. Ces officiers traitant du DRS qui ont su infiltrer les partis, la
presse, la société civile et même les ambassades occidentales pour y semer le
mensonge trompeur, auront élevé l’art de l’intox à celui des hautes œuvres
machiavéliennes de l’histoire. Ils ont réussi à convaincre les plus vulnérable
d’entre nous du syndrome de 1992, c'est-à-dire du danger mortel qu’il y avait à
laisser un président « complice des islamistes » décrocher un second mandat,
suggérant ouvertement que les « généraux républicains » ne pouvaient laisser se
faire en 2004 ce qu’ils avaient empêché en 1992. Au passage, ils ne manquaient
pas de présenter Ali Benflis, comme le poulain de l'armée, ce qui, on le saura
plus tard, n’a jamais été le cas. Même un quotidien averti comme Le Monde s’y
était laissé prendre. « Les généraux lâchent le président-candidat Bouteflika »
titrait son envoyé spécial à Alger, affirmant qu’ « à trois mois de l'élection
présidentielle, le divorce entre l'armée algérienne et le candidat-président
Abdelaziz Bouteflika semble consommé ».
Les mandataires du DRS
n’innovaient pas. La stratégie de l’intox pilotée par les services algériens
était vieille comme la fraude électorale : assurer un vernis démocratique à des
élections truquées, les organiser de façon à convaincre l’Occident de leur
crédibilité, c'est-à-dire en persuadant des opposants d’y participer et des
journalistes d’y croire. Nos missionnaires s'étaient chargés de ces derniers,
leurs chefs généraux s’occupant des leaders de l’opposition. Il fallait en
effet le prestige du galon pour convaincre d’illustres rivaux du régime de se
prêter à une parodie électorale. C’est à cette mission que s’astreignit, dit-on,
le patron du DRS, le général Toufik en personne, avec des fortunes diverses.
Avec Hocine Aït-Ahmed, la tentative se serait soldée par un échec, si on en
croit un des principaux responsables du FFS de l’époque, Djoudi Mammeri. Selon
les révélations que ce dernier fit à la presse, le chef du DRS avait
secrètement, mais vainement, insisté auprès de Aït-Ahmed pour le convaincre de
participer aux présidentielles. Le général Toufik démentira dans un communiqué
du ministère de
Avec Saïd Sadi, le chef du Rassemblement pour la culture et la démocratie, les
généraux surent encore être plus persuasifs. A chacune de nos rencontres, Saïd,
pourtant rompu aux petits et grands artifices de la politique, exultait à
l’idée de la défaite de Bouteflika : « Les généraux n’en veulent plus. Ils me
l’ont clairement dit. Leur plan c’est de le pousser au second tour, donc à la
porte. Si d’aventure il obtenait la majorité au premier tour par la fraude, le
RCD et le FLN de Benflis sortiraient dans la rue et foutraient le désordre.
L’Armée interviendrait alors pour interrompre le scrutin… » Il était tellement
persuadé du traquenard qui attendait Bouteflika qu’il commençait chacun de ses
meetings électoraux par le même définitif : « Je jure par Dieu qu’il ne passera
pas ! » Le chef du RCD obtint finalement 1% des voix seulement et il n’y avait
pas de militants de son parti ni encore moins ceux du FLN pour « foutre le
désordre » au soir du 8 avril. Avec autant de parjures accumulés en une seule
campagne électorale, il faut souhaiter à Saïd Sadi que Dieu soit envers lui
aussi miséricordieux que les généraux ont été convaincants !
D’autres témoignages soutiennent que
le candidat du FLN Ali Benflis se serait découvert une envergure de
présidentiable grâce au talent du général Mohamed Lamari, chef d'état-major,
qui l’aurait encouragé à se lancer dans la course. Et l’idée du ticket gagnant
FLN-RCD viendrait également du patron de l'Armée qui en aurait persuadé Saïd
Sadi. Difficile à vérifier, mais on sait au moins une chose : les services
secrets avaient promis une « belle surprise » aux postulants opposés à
Bouteflika s’ils avaient la patience d’aller jusqu’au bout de la compétition.
Les généraux, soucieux d'apporter un vernis démocratique à des élections
truquées, redoutaient, en effet, que ne se rééditât le scénario de 1999 quand
les candidats aux présidentielles, convaincus de l’irrégularité du scrutin,
s’étaient retirés de la course, laissant Abdelaziz Bouteflika en postulant
unique. C’eût été la faillite du plan de maquillage électoral : un scrutin
démocratiques sans challengers ! Les candidats de l’opposition furent alors
tous « approchés » par les missionnaires du DRS qui les persuadèrent de
l’arbitrage « positif » de l’Armée et qui les mirent en garde, fraternellement,
contre la tentation de déserter la compétition. L’argument était machiavélique
: « Ne tombez pas dans le jeu de Bouteflika, il veut vous pousser à l’abandon.
Faites confiance à la détermination de l’Armée. » Les prosélytes du DRS ont dû
être à ce point irrésistibles qu’ils convertirent admirablement Ali Benflis et
Saïd Sadi à leur religion. Un mois avant les élections, Benflis, totalement
envoûté, donnait une interprétation dithyrambique d’un éditorial du chef
d’état-major dans la revue de l’Armée, El-Djeich : « Par cette prise de
position, l’ANP rassure les Algériens inquiets par les prémices de fraude et de
manipulation qui font planer de sérieux doutes sur la régularité du prochain
scrutin. Les déclarations du chef d’état-major de l’ANP montrent que
l’institution militaire a fait le choix de défendre la démocratie,
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